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Publié par Coup Pour Coup 31

L’article ci-dessous date de 2009, mais il permet de comprendre les contradictions de l’UGTT et le rôle que ses militants ont pu jouer dans la chute de Ben Ali.

 

Syndicalisme en Tunisie : l’UGTT, volonté d’autonomie et tentatives de récupération

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Contexte historique et la création de l’UGTT :

 

La Tunisie était sous « protectorat » français depuis 1881. La constitution d’une organisation quelconque dirigée par des autochtones doit être l’objet d’une autorisation spéciale... En 1924, la CGT (Léon JOUHAUX) a signé une convention avec les employeurs dont un des articles stipule que le salaire de l’Européen est de 33% supérieur à celui de l’indigène. Des grèves ouvrières ont été déclenchées (non reconnues par le syndicat) et le premier syndicat tunisien fut créé (Confédération Générale des Travailleurs Tunisiens) en 1924, regroupant des ouvriers des ports, chemins de fer, cimenteries, BTP, textile, ouvriers des moulins de céréales etc. La répression est venue à bout de la CGTT, les dirigeants furent emprisonnés, puis expulsés de leur pays, en 1925... Cette première expérience syndicale est restée dans la mémoire collective des tunisiens. Tous les dirigeants politiques et syndicaux se croient obligés de s’y référer... Une deuxième tentative a eu lieu en 1937 (illusion sur le Front Populaire ?) et qui a été avortée en 1938, grâce à une collaboration étroite entre les autorités d’occupation et le parti « Destour » qui a pris le pouvoir... 20 ans après.

 

L’actuelle « Union Générale Tunisienne du Travail » (UGTT) date de 1946. Les fondateurs étaient des nationalistes, anti-communistes, plus ou moins liés au parti « Destour » qui négocia l’indépendance avec le gouvernement Mendès-France. Ils avaient le soutien de la CISL et la sympathie du gouvernement américain. Farhat HACHED justifie son affiliation à la CISL par le véto de la CGT à la FSM. Ce dirigeant fondateur de l’UGTT fut assassiné en 1952, par « La Main Rouge », une organisation de colons d’extrême-droite. En réaction une grève a été observée au Maroc.

 

En 1956, la déclaration de l’indépendance du pays s’est déroulée dans une atmosphère de désaccord sur le sens de l’indépendance et la nature des accords avec la puissance coloniale. Une guerre civile s’est déclenchée, entre les deux factions du « Destour ». La direction de l’UGTT s’est rangée dans le camp de Bourguiba et l’a aidé à asseoir son pouvoir. En récompence, elle a été associée au pouvoir dès 1956 et adoption des réformes préconisées par l’UGTT... Entre 1956 et 1962, la direction syndicale a soutenu le pouvoir qui a assassiné Salah Ben Youssef (principal rival de Bourguiba), muselé les opposants, réduit la marge d’autonomie des organisations de femmes, d’agriculteurs, d’étudiants et différentes associations... Elle a applaudi la dissolution du Parti Communiste (fondé en 1919)...

 

Le premier conflit entre le pouvoir et le syndicat est apparu en 1965 : Une réforme économique et une dévaluation du Dinar ont été considérées comme néfastes sur les salaires et l’économie du pays... Le secrétaire Général (Ahmed TLILI, militant anti-colonialiste et dirigeant du parti unique) était emprisonné, puis assigné à résidence. Une direction fantoche a été imposée... La base n’a pas apprécié ce coup de force, quelques remous se font sentir... Le pays a connu des soulèvements de paysans pauvres réprimés par l’armée, dans le centre et le sud. Des opposants ou des manifestants anti-impérialistes sont condamnés à 20 ans de travaux forcés...

 

Jusqu’en 1972, l’alignement de la direction syndicale sur les positions officielles du pouvoir était sans faille... Des marginaux et des précaires, payés par l’UGTT ont participé à la répression des manifestants contre la guerre au Vietnam, la visite de Rogers (ministre des AE américain) ou de Humphrey (vice président US) ou bien contre l’agression sioniste de 1967 etc. En 1972, le secrétaire Général de l’UGTT (Habib ACHOUR) a prononcé un long discours (retransmis sur les ondes) justifiant la répression des étudiants qui manifestaient contre la dissolution de leur syndicat (UGET) et contre la sélection scolaire et universitaire qui touchait les enfants des classes laborieuses...

 

Le premier grand conflit visible entre la direction syndicale et la base apparaît en 1973, lorsque les ouvriers du transport urbain observent une grève (avec occupation des dépôts), très suivie, le 2 mai, pour des augmentations de salaires, refusés par le Premier ministre Hédi NOUIRA ( bourgeois libéral notoire et organisateur d’un coup de force contre la deuxième tentative de réactivation de la CGTT, en 1937- 1938). Le gouvernement a réprimé les grévistes, mais a cédé devant l’ampleur de la grève et la détermination des salariés. La direction de la centrale syndicale n’a pas reconnu « la légitimité de la grève ». Le Premier ministre Hédi NOUIRA était un économiste très apprécié par le FMI, la Banque Mondiale et les investisseurs étrangers... Il a privatisé plusieurs secteurs : Terres domainiales, ports, industrie chimique, grands travaux ... Il a permis aux capitaux étrangers d’exploiter le pays et ses habitants, sans aucun respect du salaire minimum ou de la durée légale du travail hebdomadaire (Lois 72 et 74 )... Les capitaux et les bénéfices peuvent être rapatriés en Europe ou au Japon, USA etc sans charges, ni impôts... Les capitalistes tunisiens demandaient les mêmes avantages, ou s’associer avec ces capitalistes étrangers pour faire travailler les salariés « à l’oeil »... De son côté, la direction de l’UGTT, même si elle n’est pas toujours d’accord avec les orientations du gouvernement, n’hésite pas à dissoudre les syndicats « rebelles », comme celui de l’enseignement secondaire qui a observé une grève, en janvier 1975. Le syndicat est dissout et sa direction est exclue le jour même. L’information fut annoncée à la radio officielle... Le parti unique a installé des « cellules professionnelles » dans les entreprises et établissements publics ou privés dont l’objectif est de « faire la police » sur les lieux de travail et s’opposer aux syndicalistes.

 

Les investisseurs étrangers exigent de leurs salariés un minimum de connaissances, pour lire et comprendre les consignes, les instructions, faire fonctionner les machines etc, mais pas de syndicats... La génération qui arrive sur le marché du travail est assez instruite. Elle est victime de la sélection scolaire et du chômage de jeunes qui ne peuvent plus émigrer librement en Europe...C’est cette génération qui a redynamisé les syndicats dans le secteur privé (agriculture, électronique, textile, agroalimentaire, banques...) et public (pétrochimie, poste et communications, enseignement primaire, santé...) Le libéralisme économique, sans l’ouverture politique du gouvernement NOUIRA a abouti à une crise sans précédent : Le mécontentement a abouti à une grève générale le 26 janvier 1978, réprimée par la police et l’armée (Ben Ali était le directeur de la sûreté nationale), précédée de deux ans de grèves sectorielles touchant tous les secteurs d’activités et toutes les régions... 6 ministres ont démissionné, suite à un désaccord sur la manière de gérer les conflits sociaux et politiques. Sur le plan syndical, c’est la première fois que la direction syndicale approuve un mouvement social large... Le secrétaire général Habib ACHOUR a été contraint de démissionner de la direction du parti unique.

 

Une direction fantoche a été installée par le pouvoir qui a mis en prison la direction et des centaines de cadres syndicaux. La résistance était d’une ampleur inattendue. Cette direction fantoche n’a jamais réussi à s’imposer et a été limogée par ceux-là même qui l’ont intronisée. Après des affrontements sanglants entre l’armée et des « rebelles » à Gafsa en janvier 1980 et l’intervention de l’aviation française, le régime a levé l’interdiction frappant le PC et a promis une ouverture politique. Une partie de la direction « légitime » est revenue à la tête du syndicat, à partir de 1981, en excluant des centaines de responsables et adhérents actifs, qui n’ont pas entendu son « appel au calme et à la modération ». C’était le feu vert pour leur licenciement du privé comme du public... C’est le début d’une nouvelle étape faite de conflits entre les cadres syndicaux d’une part, la direction syndicale et le pouvoir d’autre part... C’est à cette époque que la direction a interdit les grèves de solidarité, sous peine d’exclusion. Le pays a connu « des émeutes du pain » en janvier 1984. L’armée et la police ont tiré sur les manifestants tuant des centaines. Ben Ali était secrétaire d’Etat au ministère de l’intérieur. Un plan d’ajustement structurel a appauvri encore plus les salariés et la population, le taux de chômage a grimpé, le climat est étouffant. Les quelques journaux indépendants sont étranglés. Le contexte économique et les pratiques de la direction affaiblissent encore plus le mouvement syndical, qui ne s’est pas encore relevé de la répression pendant et après la grève générale... La répression et les rafles s’intensifient, au nom de la lutte contre l’intégrisme (déjà !)... Aucun signe d’opposition, aucune revendication ni aucune protestation ne sont tolérés... C’est dans ce contexte que le 7 novembre 1987, Bourguiba est déclaré « inapte » à exercer le pouvoir, son Premier ministre depuis deux mois prend le pouvoir et le garde toujours...

 

Aspects de la bureaucratie et de la collaboration de classe :

 

Depuis le début des années soixante-dix, des négociations tri-annuelles se déroulent entre les syndicats, le gouvernement et les employeurs. Les conditions de travail, les augmentations de salaires, l’exercice des droits syndicaux etc, sont l’objet d’un accord-cadre dans chaque secteur d’activité... A plusieurs reprises, la direction signe un accord contesté par la fédération concernée, c’est l’objet de dissensions qui affaiblissent la position des syndicalistes et des salariés, face au gouvernement et aux patrons, qui sont unis. En 2009, ces accords-cadres doivent être renégociés. Les négociations ont commencé depuis plus d’un an et n’ont pas abouti dans la plupart des secteurs privés. Dans le secteur public, la direction syndicale a imposé aux syndicalistes et aux salariés des accords médiocres, aussi bien sur le plan financier qu’au niveau des libertés syndicales : l’interdiction de l’exercice des droits syndicaux sur le lieu de travail est une des couleuvres que la direction fait avaler aux syndiqués.

 

Sous la pression de la base, la direction de la centrale syndicale n’a pas soutenu le pouvoir lors des élections présidentielles de 2004 (c’est une première) ou lors de la désignation des « conseillers » (une sorte de sénat consultatif) et a refusé d’y participer. Elle ne n’est plus aussi soumise que pendant les années 90. Cependant, elle soutient plusieurs responsables syndicaux corrompus, très liés aux milieux patronaux, ou sont eux-mêmes des patrons d’entreprises de travail temporaires qui exploitent des ouvriers licenciés... D’autres siègent au parlement dans les rangs du parti au pouvoir. Des opérations douteuses et irrégulières sont couvertes et entérinées lors de certains congrès départementaux ou fédéraux... Les divergences sont réglées parfois par la très puissante « commission de discipline » dont les pratiques inquisitoires sont redoutables et qui ne prend d’autres mesures que l’exclusion... La direction a trop tardé à soutenir les familles des mineurs de la région de GAFSA, elle a même exclu des responsables syndicaux locaux qui encadraient ce mouvement populaire. Elle traine les pieds pour soutenir, du bout des lèvres, les enseignants exclus (par le ministère) à cause de leur participation à une grève « légale ». Les diplômés chômeurs ont sollicité, en vain, le soutien de la direction syndicale dans leur lutte pour l’emploi et contre la falsification des résultats des concours... Concernant les libertés démocratiques, des lois « anti-terroristes » sont promulguées depuis décembre 2003. Des centaines de jeunes sont arrêtés (environ 2000) et lourdement condamnés, parfois sur des intentions présumées ou des « projets » de départ en Iraq pour combattre les soldats américains... La direction de l’UGTT évite d’évoquer la situation des libertés individuelles et/ou collectives... Idem pour la normalisation des rapports avec les occupants sionistes de la Palestine, même si selon le site « Manufactories Association of Israel », la Tunisie a importé pour une valeur de 1,91 milliards de dollars de produits « israéliens » en 2005 et 500 millions de dollars au premier trimestre 2006. Les syndicalistes de base et des structures intermédiaires ont poussé la direction pour organiser des manifestations contre la venue d’une délégation sioniste lors d’une rencontre internationale sur « la société de l’information » (novembre 2005), contre l’occupation de l’Iraq, l’agression contre le Liban ou Gaza etc. C’est aussi la base qui refuse de manifester avec le parti au pouvoir, afin d’éviter la récupération. Une contestation des accords de partenariat avec l’Union Européenne a commencé il y a plus de dix ans, chez les syndicalistes des secteurs affectés par « la mise à niveau » et l’application des normes imposées par l’UE. La direction syndicale commence à évoquer les effets négatifs de ces accords sur l’économie tunisienne, après que des entrepreneurs ont commencé à se plaindre...En 2006, officiellement, 350 000 emplois ont été supprimés, suite à l’application des normes exigées par l’UE dans les entreprises tunisiennes.. Les entreprises étrangères qui bénéficient d’énormes avantages ferment sans avertir, sans payer plusieurs mois de salaires et regagnent l’Europe, avec la complicité bienveillante des autorités. Les ouvriers(ères) se battent souvent seuls, ou dans le meilleur des cas avec le soutien d’autres ouvriers(ères) ou des syndicats de base. Plusieurs occupations pour des salaires non payés ou licenciement de représentants syndicaux n’ont pas eu le soutien de la centrale syndicale. Elle appelle les salariés au « patriotisme et à la compréhension des difficultés que rencontrent les entreprises et l’Etat ».

 

La relation entre les militants et la direction du syndicat reflète la nature des relations entre cette dernière et le pouvoir. Durant plus de dix ans, le secrétaire général Ismaïl SAHBANI (jusqu’en 2002) a transformé l’UGTT en une caisse de résonance du gouvernement et une structure applaudissant toutes les décisions du pouvoir. Rares étaient les grèves reconnues et soutenues par le syndicat. Le nombre d’adhérents a alors chuté...

 

Lors du congrès de JERBA en 2002, une motion a été votée demandant l’égalité de traitement entre hommes et femmes et l’élection de femmes dans les instances syndicales de direction. Une autre motion limite le nombre de mandats des membres du bureau exécutif à deux. Une liste concurrente (de gauche) s’est présentée, pour la première fois de l’histoire de l’UGTT, face à celle du secrétaire général (par intérim cette fois). En décembre 2006, il y avait deux listes, en plus de celle du secrétaire général. La liste arrivée en deuxième position est conduite par une femme, militante de gauche. Actuellement, des membres du bureau exécutif tentent d’annuler la limitation des mandats, initié par les militants de gauche réunis autour d’une plateforme syndicale, ayant servi de base à l’une des listes....

 

Les membres du bureau exécutif viennent souvent du secteur public. Ils étaient fonctionnaires, cadres ou agents de maîtrise, techniciens supérieurs... Ils ont des avantages matériels et financiers, non négligeables, qui risquent de les corrompre, les éloigner de la classe ouvrière et des préoccupations des salariés. Ils ont « droit » à d’énormes facilités pour acquérir des logements dans des quartiers résidentiels, huppés. Chaque membre dispose de deux voitures avec chauffeur, des avancements dans leur métier d’origine (ou ailleurs) les assimilant à des cadres de direction. Ils voyagent beaucoup à l’étranger et ont des frais gonflés et un « argent de poche »quotidien qui supérieur à un SMIC mensuel tunisien. Ils distribuent les détachements et les promotions à leurs proches, sur le plan familial, régional ou politique.. Ils ont « droit » à des emprunts (que personne ne rembourse)d’un montant supérieur à 300 fois le salaire minimum mensuel... Ils sont donc susceptibles de « comprendre » les arguments des employeurs qui se plaignent du manque à gagner et rechignent à accorder des augmentations de salaires et à améliorer les conditions du travail. Certains sont permanents depuis des dizaines d’années et n’ont ni l’envie, ni la disponibilité (physique et psychique)de reprendre le travail... Ils se sont éloignés du monde du travail et du salariat. Ils ont d’autres projets personnels... Ceux qui ne sont pas réélus sont « casés » dans des structures consultatives ou des commissions...

 

Les responsables des structures syndicales départementales ou sectorielles ont des avantages matériels moins importants mais non négligeables... Certains pensent à leur « carrières » syndicales pour monter « en grade » et ne pas reprendre le travail, surtout s’il est plus pénible et moins payé. Le syndicalisme devient dans ce cas un moyen d’ascension sociale...

 

Les rapports entre l’Etat et la centrale syndicale sont « en dents de scie ». C’est aussi le cas des rapports entre la direction et la base (ou les structures intermédiaires). La direction sait qu’elle n’a pas les mains libres et doit maintenir un équilibre, toujours précaire entre les pressions du camp gouvernement/patrons et les revendications de la base, même si matériellement, le mode de vie des dirigeants syndicaux est plus proche de celui des cadres supérieurs que du salarié moyen.

 

Tahar MOEZ – Juin 2009

 

Source : OCML-VP