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Publié par Coup Pour Coup 31

Par Linah Alsaafin (The Electronic Intifada), traduction : JPB (CCIPPP)

"Les Palestiniens ne doivent pas adapter leur résistance aux goûts de la classe oppressive et de ses supporters". (Photo : Mahfouz Abu Turk / APA images)
Source 
publié le vendredi 13 juillet 2012.

10 Juillet 2012

Ces dernières années, le discours occidental autour de la cause palestinienne a employé quelques adjectifs nouveaux - et superficiels - pour décrire la résistance palestinienne : résistance palestinienne « non-violente », résistance palestinienne « pacifique », résistance palestinienne « populaire », résistance palestinienne « non armée ». Et la si bien vue résistance palestinienne « à la Gandhi »

Ce discours a été adopté par les comités de résistance populaire palestiniens, nés après le succès du village occupé de Budrus qui s’est lancé dans des protestations populaires et est parvenu à récupérer 95 % des terres expropriées par le mur d’apartheid israélien en 2003. Toutefois, la concentration obsessionnelle et fétichiste sur un certain type de résistance a, d’une manière ou d’une autre, contribué à délégitimer les autres formes de résistance, tout en fermant simultanément la discussion sur ce qu’est réellement la résistance populaire.

Un survol historique de la résistance palestinienne montrerait qu’elle a utilisé différentes formes, quoiqu’elles n’étaient pas considérées séparément par les Palestiniens eux-mêmes. Les Palestiniens étaient conscients d’être dépouillés de leurs droits et affrontaient leurs occupants.

Il y a eu les manifestations de 1929 au Mur des lamentations/Mur Buraq contre la domination du site par les Juifs soutenus par le mandat britannique, qui causèrent la mort de centaines de Palestiniens et de Juifs ; le soulèvement armé de 1935 mené par Izz al-Din Qassam contre les soldats britanniques, la grève de six mois contre le mandat britannique et les colonialistes juifs l’année suivante ; suivie par le soulèvement de trois ans brutalement écrasé par les Britanniques.

Au cours du soulèvement appelé première Intifada, en 1987, l’image emblématique d’un Palestinien lanceur de pierres face a une armée sophistiquée et suréquipée « racheta » la résistance palestinienne des détournements d’avion des années 1970.

Pas besoin d’expliquer

De nos jours, les Israéliens, les internationaux et malheureusement même certains Palestiniens « éclairés » acclament la « résistance non-violente » et considèrent que lancer une pierre est un acte violent. L’argument est que lancer des pierres ternit la réputation des Palestiniens dans le monde occidental et démentit immédiatement le mouvement de résistance « non-violent/pacifique ». Cet argument tombe dans le piège des moyens acceptables pour résister dictés par l’occident - (lire, le colonisateur). Le peuple opprimé n’a pas et ne doit pas avoir à expliquer son oppression à son oppresseur, ni ajuster sa résistance au bien-être des oppresseurs et de leurs supporters.

La dernière fois que nous avons eue un vrai mouvement populaire de base en Palestine (avant les protestations contre le mur d’apartheid à Budrus au début des années 2000) remonte aux trois premières années de la première Intifada.

En 2005, les habitants de Bil’in ont commencé leurs manifestations hebdomadaires contre le mur construit par Israël sur leur terre. Le Comité populaire de coordination des luttes (PSCC) fut constitué en 2008, présenté comme la renaissance de la résistance populaire alors que de plus en plus de villages de Cisjordanie commençaient leur propre protestation hebdomadaire et étaient effectivement rassemblés sous les ailes du PSCC.

Mohammed Khatib, un des fondateurs du PSCC, m’a dit dans une interview que le comité « a cherché à entreprendre des actions directes créatives du fait de la faible participation aux manifestations ».

Renfloués par l’Autorité palestinienne

Le modèle du PSCC est construit autour de la création d’un soutien international et de l’attention des médias, et sur ce front il a remporté un grand succès. Cependant, l’usage du terme « résistance populaire » est incorrect et simplement inexact car ces manifestations ne sont pas construites autour d’une stratégie ou d’un objectif de mobilisation, n’incluent pas la majorité ou même la moitié des habitants, et certains participants empêchent leur femme et leurs filles d’y venir.

La structure du Comité est construite sur une base non démocratique, avec des personnes auto-désignées des différents villages remplissant les rôles de direction. Le Premier ministre non élu de l’autorité palestinienne, le chéri de l’Europe et les USA, Salam Fayyad, finance le Comité avec plus d’un demi-million de shekels (125 000 $) par an.

« Depuis octobre 2009, nous avons reçu de Fayyad 50 000 shekels par mois », dit Khatib. L’argent va ostensiblement au paiement des cautions des Palestiniens arrêtés pendant les manifestations et aux besoins logistiques et administratifs.

« Les coûts financiers n’auraient pas pu être couverts sans le soutien et les dons d’organismes officiels », explique Khatib. « 50 Palestiniens de Bil’in ont été arrêtés en un mois en 2008. Cinquante qui avaient besoin d’un avocat et du paiement de leur caution. Les dons des supporters ne suffisaient pas ».

Fayyad a son programme, que sans scrupules il rend public. Au cours de la septième conférence annuelle de Bil’in en avril cette année, il a dit comment ces « protestations populaires sont les étapes vers un État palestinien économiquement indépendant dans les frontières de 1967 ». Ceci est en totale opposition avec les chants populaires à ces mêmes manifestations : « De la rivière la mer, la Palestine sera libre ».

Plus concrètement, bien sûr, Fayyad commande personnellement les forces de sécurité qui travaillent avec cette même armée israélienne d’occupation qui vole la terre des villages.

Khatib est conscient des critiques sur un comité soi-disant populaire acceptant des fonds de politiciens. « J’ai rencontré personnellement Salam Fayyad plusieurs fois depuis avril 2011 et lui ai dit que les comités populaires ne veulent pas son argent, mais il n’a pas écouté », a ajouté Khatib.

Le PSCC est aussi financé par des organisations non-gouvernementales qui ont leurs propres plans et visions. Par exemple, le groupe espagnol NoVA vise, d’après son site, à « offrir un soutien à la société civile dans les zones de conflit dans le domaine de la prévention de la violence, de la construction de la paix, de la médiation et de la transformation non-violente des conflits » (noviolencia.nova.cat).

NoVA soutient un programme d’études appelé Executive Diploma for Leading Change. D’après le participant Beesan Ramadan, le vice-consul espagnol Pablo Sanz est venu dans un de ces cours pour un exposé sur « la bonne façon de résister » et est allé dire que les Palestiniens devraient être « pragmatiques » et envisager de ne pas jeter de pierres dans les manifestations. Sanz expliquait que ça complique la tâche des consuls quand ils assistent à des jets de pierre dans des manifestations en présence d’officiels européens.

Embourbés dans l’apathie

C’est le problème de base des manifestations dans lesquelles les internationaux et les Israéliens aiment tant participer. Le PSCC ne reflète pas la société palestinienne, qui est embourbée dans une apathie profonde à cause de plusieurs facteurs : la dépendance de beaucoup de gens sur des prêts bancaires, l’illusion d’un « État » tel que l’agenda néolibéral de « construction d’État » de Fayyad le propose, le coût élevé des sacrifices déjà faits et la fatigue de 64 ans d’occupation et de colonisation incessante et croissante.

Recouvrant tout cela, il y a les accords d’Oslo des années 1990, qui n’ont fait que légitimer et enraciner l’occupation israélienne au lieu de s’en débarrasser.

Besoin d’une mobilisation

En attendant, des efforts sont faits pour amener des délégations européennes et internationales, leur montrer les villages engagés dans les manifestations hebdomadaires et établir des liens de solidarité qui conduisent à des tournées de conférences lors desquelles les leaders des comités populaires parlent de « résistance non-violente ».

Mais il n’y a pas d’efforts similaires pour mobiliser les Palestiniens. Cette absence est indicatrice de l’attitude prévalente dans la société palestinienne, qui n’a pas changé depuis les premières manifestations de Bil’in en 2005. Sept ans de manifestations hebdomadaires et l’attitude générale reste l’apathie, le mépris de la « résistance de Fayyad », le désespoir concernant l’utilité de tout ça, sur comment les jeunes risquent bravement leur vie d’une semaine sur l’autre et sur comment ceci ne changera pas le statu quo.

En critiquant ce modèle de protestation, je ne vise nullement à amoindrir ou à douter du courage des hommes et des femmes qui protestent contre l’occupant, ou les sacrifices faits par de nombreux villages, particulièrement par ceux dont les fils et les filles ont été les martyrs où les blessés des forces israéliennes.

Les stress psychologiques et physiques subis par les villageois du fait des fréquents raids de nuit sur leurs foyers, des multiples arrestations de membres de leur famille et du désespoir d’être incapable de donner à leurs enfants un meilleur avenir doivent être tous pris en considération, ainsi que leur admirable ténacité et la conviction que ces protestations sont un moyen efficace de s’opposer à l’occupation.

La « lutte conjointe » avec les Israéliens n’existe pas

En plus des questions sur le fonds stratégique et l’efficacité de ces formes de protestation, la participation de militants israéliens est certainement un grand sujet de débat. La dynamique actuelle de la « résistance palestinienne » a attiré de plus en plus d’Israéliens dans les manifestations et en a fait une perspective attrayante, presque comme une destination touristique.

Sauf déclaration explicite des villageois de la communauté palestinienne impliquée dans les manifestations, personne ne refuse la venue d’Israéliens dans les manifestations. Avec ceci en tête, il est aussi utile de reconnaître qu’au départ, la majorité de la société palestinienne ne fait pas confiance dans les Israéliens. Alors, quel devrait être exactement le rôle des militants Israéliens ?

Il va sans dire que les militants Israéliens ne doivent jamais prendre un rôle décisionnel ou dirigeant dans la lutte palestinienne, mais plutôt doivent rester à la périphérie. D’après mon expérience, la plupart des militants israéliens le savent et le comprennent déjà. Une fois leur présence établie dans les manifestations palestiniennes, leur première responsabilité est de documenter les crimes de l’armée israélienne d’occupation, de faciliter les procédures légales lorsque des Palestiniens sont arrêtés par l’armée israélienne et de dévier les arrestations, c’est-à-dire de se placer devant les Palestiniens qui vont être arrêtés pour leur donner plus de temps pour s’échapper.

Eltezam Morrar de Budrus, qui amenait les femmes de son village à protester contre l’armée d’occupation, a fait part de sa crainte que la réalité actuelle ne soit pas complètement dirigée par des voix palestiniennes.

« Tout international ou Israélien qui veut se joindre à nos manifestations est le bienvenu » m’a-t-elle dit. « Mais comme m’a dit une fois mon père, c’est nous qui faisons le programme de la résistance et les soutiens Israéliens ou internationaux suivent. De nos jours, je suis pas vraiment sûr que les programmes soient 100 % palestiniens ».

Cette question est exacerbée par l’absence d’une direction palestinienne vraiment représentative capable d’exposer une stratégie de résistance et de mobilisation de masse, au lieu de s’occuper de créer un (non)État policier dans les bantoustans de Cisjordanie, ou un régime autocratique sous le Hamas à Gaza.

Certains militants Israéliens parlent explicitement de « lutte conjointe » entre Israéliens et Palestiniens (voir par exemple l’article du 24 juin de Noa Shaindlinger “Thoughts on a joint, but unequal struggle” sur le site +972). Pour le dire carrément, une telle « lutte conjointe » n’existe pas.

Les anarchistes Israéliens, dont beaucoup viennent aux manifestations palestiniennes et qui sont peut-être les plus proches de comprendre la lutte palestinienne, ne s’identifient même pas eux-mêmes comme Israéliens, aussi l’expression ne signifie t-elle pas grand-chose. Il faut une compréhension de ce qu’est la lutte palestinienne, spécifiquement pour que des sionistes libéraux ne perdent pas leur temps à venir dans des manifestations au nom de la « paix » et de la « solution à deux Etats ».

Il ne peut pas y avoir de paix sans justice, et la justice signifie la décolonisation, la réalisation du droit au retour des réfugiés palestiniens et l’abrogation de toutes les lois et politiques racistes de l’apartheid et de l’occupation israéliennes. Ceci signifie : pas d’État juif, pas de lois suprématistes et pas de systèmes différents pour des gens d’origine ethnique différente.

Pas de symétrie sous occupation

L’expression « lutte conjointe » implique un degré d’égalité ou au moins de symétrie ; ce n’est certainement pas le cas entre Israéliens et Palestiniens, même s’ils échappent aux mêmes balles en caoutchouc et respirent les mêmes lacrymogènes.

Les militants Israéliens sont des militants de la solidarité comme leurs homologues internationaux. Il n’y a pas de rôle clair pour les militants de la solidarité, précisément parce qu’il n’y a pas de stratégie de résistance palestinienne claire en Palestine.

S’il y avait un but pour les manifestations, alors les militants de la solidarité rejoindraient les villageois de, par exemple, Nabi Saleh et descendraient de la colline jusqu’à la source du village volée [par les occupants], au lieu de se tenir habituellement en arrière et de philosopher sur la nature inhumaine des soldats d’occupation.

Le fait que les militants Israéliens vivent sur une terre palestinienne colonisée les incite à vouloir faire plus et à être considérés comme plus que des militants de la solidarité, car ils se disent liés à la cause palestinienne, ce qui est bien vrai. Le problème est dans le type d’action réalisée et dans ce que ces militants Israéliens peuvent faire pour déliter le système d’occupation et de colonisation.

Les militants Israéliens devraient se focaliser à changer leur propre société

Les militants Israéliens doivent travailler au sein de leur propre société et communauté. Bien sûr ce sera une tâche très difficile et même dangereuse, comme on peut s’attendre dans une société où le racisme et le fascisme sont aussi institutionnalisés.

Pour les Palestiniens, ceci ferait la différence, pas de submerger les manifestations hebdomadaires, parfois plus nombreux que les participants Palestiniens, ce qui ne donne pas beaucoup de crédibilité aux Palestiniens pour commencer. Les plaintes de certains militants Israéliens sur l’horreur du traitement reçu et sur la persécution qu’ils subissent des mains de l’armée peuvent paraître complaisantes, particulièrement lorsque les arrestations ou les blessures d’Israéliens et d’internationaux ont a priori bien plus de chances d’être largement rapportées que les abus terrifiants dont souffrent les Palestiniens en routine et à une bien plus grande échelle.

Les militants Israéliens sont parfois désespérés de l’inutilité et de l’inefficacité de leurs efforts pour élever la conscience sur les réalités de l’occupation au sein de leur propre communauté, mais ceci devrait seulement les inciter à être plus créatifs pour élaborer des stratégies pour confronter et défier leur société.

À présent, les Palestiniens doivent aussi travailler au sein de leur propres communautés pour mobiliser et injecter dans la société l’esprit de volontarisme et de communauté sociale qui se fragmente actuellement à cause de la politique économique néolibérale, qui creuse les inégalités, la dépendance aux aides, la dette et le consumérisme.

Personne ne rejette les antisionistes Israéliens, mais s’appeler simplement antisioniste et même venir aux manifestations ne suffit pas. Les militants Israéliens qui le font disent, pour la plupart, comprendre les privilèges dont ils bénéficient du fait d’être blancs et juifs dans une situation coloniale. Mais il n’est pas toujours clair qu’ils comprennent en pratique comment ces privilèges continuent de se manifester dans leurs relations avec les Palestiniens.

Vers une vraie résistance populaire

Malgré les bonnes intentions des internationaux et des Israéliens qui viennent aux manifestations, leur présence peut aussi étayer l’idée que les Palestiniens ont besoin de quelqu’un pour parler en leur nom. Non seulement ce modèle de résistance est-il très inefficace en termes de résultats et de mobilisation palestinienne, mais il aide à maintenir le statu quo, que tant Israël que l’autorité palestinienne s’emploient à protéger.

Bassem Tamimi, un des leaders du comité de lutte populaire de Nabi Saleh, a reconnu que la réalité sur le terrain n’est pas une résistance populaire.

« Nous restons aux étapes préliminaires. Je dirais même aux étapes avant les préliminaires avant la première étape à franchir vers une résistance populaire. Il y a beaucoup de défauts dans le modèle actuel. Quand nous avons commencé ces protestations hebdomadaires, nous avons utilisé le terme « résistance populaire » comme moyen de mobiliser, pour que ce soit cela dans un futur proche. Maintenant, nous stagnons ».

Construire depuis la base

Les révolutions et les succès de la résistance ne se font pas en une nuit. Il faut des mois, des années pour qu’un mouvement s’établisse. La lutte doit revenir aux Palestiniens eux-mêmes, et un moyen certain pour mobiliser n’est pas par des manifestations et des discours, mais par le travail social communautaire (qui, au passage, est ce qui a rendu Hamas si populaire dès sa naissance, particulièrement dans les camps de réfugiés).

Rencontrez les gens dans la rue. Demandez-leur leurs besoins, de quoi ils souffrent. C’est peut-être un toit abîmé ou pas assez d’argent pour payer l’université pour leurs filles. La confiance commence à se construire dans différentes communautés, et avec cela la conscience et le déclic pour raviver un vrai mouvement de résistance à la base.

Comme l’a justement fait remarquer Paolo Freire, « Aucune pédagogie vraiment libératrice ne peut rester distante des opprimés en les traitant d’infortunés et en leur présentant pour leur émulation des modèles issus des oppresseurs. Les opprimés doivent être leur propre exemple dans la lutte pour leur rédemption ».

Linah Alsaafin a été récemment diplômé de l’université Birzeit en Cisjordanie. Elle est née à Cardiff, pays de Galles, et a grandi en Angleterre, aux États-Unis et en Palestine. Son site est http://lifeonbirzeitcampus.blogspot.com.